LE SYNDICALISME « RETRAITÉS »

Le statut de retraité justifie-t-il l’existence de structures représentatives ?

Pourquoi ces structures relèveraient elles du mouvement syndical, et, si oui, jusqu’à quel point les isoler du contexte syndical classique ?

Un tour rapide des diverses manières dont ont été  abordées les questions que nous- mêmes nous posions  au moment de créer le syndicat.

ORGANISATIONS DE RETRAITÉS : ASSOCIATIONS ET SYNDICATS

( LES THÈMES DE RÉFLEXION ET LA TRAME HISTORIQUE S'APPUIENT  SUR UN TRAVAIL EN LIBRE ACCÈS CITÉ PLUS LOIN DANS DANS " À PROPOS DE SYNDICALISME RETRAITÉ " :
Sophie Béroud, MCF Université Lumière Lyon II
Georges Ubbiali, MCF Université de Bourgogne, IHC-UMR5605
Association ou syndicat ?  le syndicalisme des retraités face au principe associatif )

LA REPRÉSENTATION DES RETRAITÉS, D’ABORD UNE AFFAIRE DE SYNDICATS – REPÈRES HISTORIQUES

Les regroupements de retraités ont d’abord été l’affaire de mouvements syndicaux accordant plus ou moins d’importance respective à l’activisme syndical et aux pratiques amicalistes.

La mouvance CGT

– Fin XIXème, les anciens cheminots puis les anciens mineurs, dotés d’un régime de retraite particulier, disposent d’une section au sein de la CGT, ainsi que les électriciens- gaziers à la Libération, période pendant laquelle voit également le jour, à l’initiative de l’Union syndicale de la région parisienne, l’Union Nationale des Vieux Travailleurs de France devenue UNRPA.

– En 1969, sous l’impulsion de Benoît- Frachon et de l’UGICT, naît une organisation propre aux retraités, l’UCR- CGT qui ne se déploiera qu’à partir du congrès de 1982, année de création du magazine Vie Nouvelle. De 1990 à 2001, les retraités ont représenté jusqu’à 25 % des effectifs de la Confédération.

Parallèlement se mettent en place des éléments de syndicalisme de service : association Loisirs et Solidarité des Retraités (LSR-1981), Vie Nouvelle Prévoyance (retraite complémentaire)

La mouvance fonction publique « autonomiste »

– En 1936 est créée l’association Fédération Générale des Retraités de la Fonction Publique (FGR-FP) qui, à l’heure actuelle, concerne les syndicats de la FSU (SNUIPP, SNEP, SNES, SNESUP…), l’UNSA de la fonction publique, les syndicats de Solidaires et enregistre des adhésions individuelles.

La mouvance CFTC- CFDT

– En 1946, création de l’Association des Vieux Travailleurs par la CFTC ; disparu dans les années 50, le mouvement est réorganisé en 1961 puis transformé, après la déconfessionnalisation et la scission de 64, en Fédération des Retraités et Anciens Travailleurs rattachée à la CFDT (UCR depuis 1969) ; le syndicalisme retraité est aujourd’hui porté, à la CFTC, par une Union nationale des retraités et pensionnés (UNAR-CFTC)

Mouvance  FO

– A partir des années 50, des associations d’ anciens syndiqués se créent à la CGT-FO et une UCR naît fin 1989.

Les superstructures

-Depuis 1993, une inter- UCR rassemble les cinq confédérations représentatives et la FGR-FP.

Les UCR FO, CGT et CFDT sont présentes à la Fédération Européenne des Retraités et Personnes Agées (FERPA), branche «  retraités » de la CES, Confédération Européenne des Syndicats, autrefois proche de la confédération mondiale CISL concurrente de la Fédération Syndicale Mondiale jugée soumise à l’influence communiste. La CISL sera dissoute lors du congrès de 2006 et ses adhérents rejoindront la nouvelle Confédération Syndicale Internationale.

LA REPRÉSENTATION DES RETRAITÉS : LE NUANCIER DES IMPLICATIONS SYNDICALES

La sphère associative

Les formations syndicales pour retraités ont longtemps eu le quasi- monopole de la représentation de cette catégorie de la population, mais concentraient l ‘essentiel de leur activité sur les loisirs et la convivialité. L’Union des Vieux Travailleurs, (devenue UNRPA) déjà mentionnée, ne néglige pas l’activité revendicative mais se veut indépendante du monde syndical et politique.

Par ailleurs à partir du rapport Laroque (Commission d’étude des problèmes de la vieillesse -1962) se mettent en place les clubs de loisirs « troisième âge ».

Dans les années 80-90 certaines associations s’intéressent davantage à la défense des droits des retraités ; en 1982 le gouvernement Mauroy met en place un organe consultatif, le Comité National des Retraités et Personnes Agées (CNRPA), qui contribuera à l’édification d’une structure associative commune, la Confédération Française de Retraités (novembre 2000) concernant les 1.8 millions d’adhérents de 5 fédérations (Les Aînés Ruraux, Le Groupement CNR-UFRB, la FNAR, l’UFR, le CNRPL).

Les représentants retraités (associations et syndicats) ne composaient que la moitié de ce Comité divisé en trois collèges, cantonné à   un rôle consultatif  auprès du ministre chargé des personnes âgées qui le préside, essentiellement sur les questions de santé et de dépendance

En 2017, la branche « Conseil de l’Âge »  du HCFEA succède au CNRPA ; sur 87 membres, seulement 19  représentants des retraités dont 8 désignés par les syndicats de salariés ; au mépris des avis défavorables émis par la représentation « retraités » au cours des discussions qui ont précédé la publication du décret, le nouveau dispositif donne encore moins de place à l’expression des populations les plus concernées.

Première nuance : association sous tutelle syndicale (FO)

Les premières organisations de retraités FO s’étant placées sous l’empire de la loi de 1901, l’UCR- FO demeurée dans cette tradition donne une large place aux préoccupations de convivialité, se réunit en « assemblée générale » et dispose d’une faible marge de manœuvre au sein de la confédération, situation à laquelle tentait de remédier une motion déposée au cours de l’AG 2003.

De même, l’UNAR ne semble pas exercer dans la confédération CFTC une influence notable.

Deuxième nuance : association co- gestionnaire (CFDT)

l’UCR-CFDT, bien qu’ également organisée en association loi 1901, a pris le titre de fédération dans les années 60 et est pleinement représentée au Conseil National depuis le congrès confédéral de Nantes (2002)

Troisième nuance : syndicat professionnel (CGT)

La CGT est la seule organisation ayant retenu le statut de la loi de 1884 (loi reconnaissant le fait syndical, dite loi Waldeck- Rousseau) pour créer son UCR et l’intégrer   au fonctionnement des instances confédérales *

Pourquoi donner la priorité à la démarche syndicale pour prendre en charge les aspirations et les revendications des retraités ?

– le syndicalisme retraité émane naturellement du syndicalisme né dans les entreprises (évidence qui a pu quelquefois échapper à des préfectures enclines à refuser le statut syndical) ; le salariat concernant grosso modo 80 % de la population active, on s’explique difficilement pourquoi cette catégorie, une fois libérée des rapports de travail, devrait s’exclure d’un monde syndical donnant une place de choix aux questions liées au vieillissement, aux régimes de retraites, à la protection sociale en général.

– la prééminence des instruments associatifs peut contribuer à détourner les adhérents syndicaux de leur organisation au moment de la sortie de l’entreprise, alors que, d’une part, ces outils servent imparfaitement les intérêts de leurs adhérents en privilégiant loisirs et services ; que, d’autre part, ils n’ont pas vocation à participer aux négociations sur les retraites et ne sont pas représentés au Conseil Économique et Social , dont l’influence, en tant que « Conseil », est du reste plutôt modeste  ; qu’au surplus l’origine sociale de certains dirigeants (quelquefois anciens cadres de très haut niveau) ne prédispose pas à une combativité adaptée aux attaques subies en la matière.

– la CGT aurait elle gardé quelques  stigmates de la parenthèse pétainiste ?   On peut imaginer en tous cas qu’elle se fait peu d’illusions  sur le rôle d’alibi démocratique dévolu aux groupements représentatifs autant dépourvus d’intentions contestataires que d’influence politique.

LES RETRAITÉS DANS LA CGT : LE DOSAGE AUTONOMIE/INTÉGRATION

CONTINUITÉ SYNDICALE : AVEC OU SANS LES ACTIFS ?

Lorsque l’on se penche concrètement sur le rapport retraités/ syndicats, on est tenté de parler d’une mise en balance  attraction- répulsion qui pencherait plutôt du côté de  l’offre associative.

– Certaines petites petites formations acceptent de mauvaise grâce de se passer de la force d’appoint que constituent les retraités cotisants, qui eux- mêmes peuvent s’interroger sur la légitimité d’une organisation discriminante,  » pour vieux ».

Ce qui trivialement résumé et à peine exagéré se traduit :  syndiqué, oui mais pas en qualité exclusive de retraité ; libre à chacun de  militer dans des associations en dehors du syndicat si ça lui chante.

– Certaines formations d’envergure nationale et internationale craignent, à l’inverse, que les retraités pèsent d’un trop grand poids sur leurs orientations (cf le cas de l’UCR-FO déjà mentionnée ou celui de la CES (confédération syndicale européenne) qui n’accorde qu’un statut d’observateur à la FERPA

Le sous- entendu est à peu près le même que dans la situation précédente : les retraités en association d’accord, en syndicat pur et dur ayant totalement voix au chapitre, à voir.

– il y a forte imbrication entre les revendications des retraités et les intérêts défendus par Le syndicat

Nous ne sommes pas seuls  car les régimes des futurs « retraitables » subissent immanquablement, au profit de l’actionnariat et des grandes fortunes, les contrecoups de la « sécurisation de l’emploi », des lois Macron, du «  pacte de responsabilité », du «  crédit d’impôts pour la compétitivité et l’emploi »  et ainsi de suite.

Les retraités n’ont pas le monopole de revendications aussi fondamentales que la prise en charge de la dépendance, la santé, le pouvoir d’achat, la qualité du service public, la sécurité sociale.

 LE CHOIX D’UNE ORGANISATION SÉPARÉE

L’histoire des mouvements revendiquant la défense des intérêts des retraités illustre ce débat sur la pertinence respective de l’ autonomie et de instrumentalisation syndicale ou politique.

La grande question qui se posait lorsque nous nous sommes constitués en structure séparée de notre ancien syndicat d’actifs était celle de l’utilité de cette démarche. S’accorder à dire que les retraités ont évidemment des revendications particulières, est- ce suffisant pour en conclure que ces revendications s’expriment mieux au travers de structures détachées ?

La justification historique du syndicalisme et de la CGT étant le passage du carcan corporatiste à la solidarité interprofessionnelle, les retraités, à première vue, et pas plus que les autres catégories, n’ont pas vocation à s’enfermer dans une structure cloisonnée ; pourquoi construire une organisation à côté de celle des actifs ?

Les retraités sont porteurs de revendications spécifiques

L’extension de l’espérance de vie, unique variable prise en considération par les gouvernements successifs et le MEDEF pour déconstruire notre système de retraites, sert d’incontournable prétexte au tirage vers le bas des prestations.

La revalorisation annuelle des pensions a été suspendue en 2014 : nous avons largement franchi le cap des 1000 jours sans augmentation  du pouvoir d’achat (nous n’avons pas dit aumônes) et subissons donc en réalité une dégringolade

Les retraités sont une composante démographique en croissance

Fin 2010, sur un total de 445 700, 127 500 personnes avaient plus de 60 ans dans notre département, dont 52700 plus de 70 ans : 28.6 % contre 20.7 % au plan national (projection 2030 : 37.4 % contre 33%) – résultante des échanges migratoires entre actifs fuyant la désertification économique au sud et inactifs quittant les régions moins favorisées par le climat ou surpeuplées du nord. Autant dire que cette catégorie montante ne veut plus faire de la figuration sur la scène sociale.

La création séparée d’un syndicat a aussi des raisons d’être pratiques

Quelle est l’utilité de l’insertion de maillons supplémentaires « retraités » dans la chaîne des expressions syndicales ?

On observe systématiquement un relâchement des liens entre inactifs et syndicats de salariés actifs absorbés par leurs contraintes professionnelles et les luttes de terrain ; la création de nouvelles structures s’impose, ne serait- ce que de ce point de vue, pour diffuser l’information spécifiquement utile aux retraités, délester les actifs d’une partie de leur gestion administrative (petit exemple : diffusion des attestations fiscales) et identifier ou mettre en avant en toute connaissance de cause les intérêts des retraités.

Ne pas perdre de vue qu’à l’exception des syndiqués ayant souscrit au prélèvement automatique, il est pratiquement impossible, pour d’évidentes raisons, de poursuivre le recouvrement des cotisations lorsque le salarié a quitté le milieu professionnel : autant de syndiqués souvent perdus pour l’organisation des luttes, avec lesquels une structure raisonnablement motivée et outillée peut maintenir des contacts.

L’ autonomie financière et la prise en charge en propre des tâches de gestion et d’organisation ne peuvent que contribuer à une montée en puissance des actions revendicatives, encourager la participation d’un plus grand nombre et permettre de prospecter les « gisements » locaux d’adhérents, mission impossible pour des militants ayant un rapport direct au travail en entreprise.

FAIRE VIVRE LES RÉSEAUX

– Les diverses interrogations sur l’utilité d’un syndicat de retraités ramènent à un thème central de discussion : comment faire converger l’expression contradictoire des revendications particulières (à une branche professionnelle, à une catégorie d’âge, à un bassin d’emploi…) et des luttes d’intérêt général ( défense du service public, de la santé et du niveau de vie…) ? En dépit de quelques sujets de préoccupation ( puissantes fédérations de salariés sous statut se suffisant à elles- mêmes, liens inexistants entre UD et certains syndicats….) les bases catégorielles ou géographiques (syndicat d’entreprise, UL, fédérations etc .) ont toute leur utilité pour que s’expriment les revendications communes : elles ont vocation, par leur connaissance du terrain, à faire remonter leurs informations et leurs expériences et appuyer localement les actions d’intérêt national, l’enjeu consistant à ménager les spécificités tout en veillant au décloisonnement géographique, interprofessionnel et intergénérationnel .

On observe d’ailleurs que les structures un peu trop « autarciques » au goût de certains en appellent épisodiquement à l’action interprofessionnelle ou à la mobilisation des usagers.

La communauté des retraités, quant à elle, peut maintenir avec profit les liens avec le milieu professionnel pour échanger l’information et éventuellement assurer la transmission de son expérience et de son savoir- faire syndical.

Que l’on éprouve ou non le besoin de créer des structures intermédiaires, l’essentiel réside dans notre attachement démocratique à la vigueur des échanges et à l’amélioration de la qualité des réseaux.

Qu’observe t-on concrètement, sur le terrain, au cours de nos contacts avec les anciens collègues invités à nous rejoindre ?

Ils nous exposent leurs réticences à se détacher de l’organisme dans lequel ils ont fait carrière, à rompre le contact avec le syndicat des actifs et ne comprennent pas l’utilité d’une structure séparée .

Sans nous « braquer » contre cette façon de voir,nous essayons de prendre modestement en charge ce que les actifs ne pouvaient pas faire à notre place; nous ne nous arrêterons pas aux choix individuels concernant affiliation et affectation de la cotisation ; seules comptent la diffusion des informations et la défense de nos intérêts communs ; toutes et tous sont cordialement invités à agir, échanger en faisant vivre les réseaux CGT.

Après avoir succédé aux corporations balayées par la révolution industrielle, les syndicats sont maintenant confrontés aux bouleversements sociaux dont le moindre n’est probablement pas l’élargissement du sommet de la pyramide des âges. Au final, avec le développement exponentiel des moyens de communication, il importe moins de s’inquiéter ou se réjouir de la multiplication des bases d’organisation traditionnelles (sections, unions, fédérations, confédérations, ouvriers, cadres, fonctionnaires, santé, métallurgie, jeunes, vieux, chômeurs…) que de travailler sérieusement à les interconnecter dans l’intérêt de tous et de chacun.   Un nouveau syndicat a sa raison d’être à partir du moment où il sert à établir  des liens qui faisaient défaut ; de même qu’une fédération, une section, etc. construisent des liens  pour les besoins de leurs ressortissants et, à la fois, ceux de l’ensemble des travailleurs, une communauté de retraités qui ne dispose pas de réseaux suffisants dans une structure existante doit à bon droit décider de les mettre en place.

* extrait des statuts de la CGT

Les organisations confédérées particulières

L’Union confédérale des retraités (UCR)

ARTICLE 16

L’Union confédérale des retraités a pour objet de rassembler tous les salariés retraités, préretraités, pensionnés, en vue d’assurer la défense et l’amélioration de leurs droits et de leurs intérêts.

Organisation spécifique, elle définit et met en œuvre l’action confédérale parmi ces salariés. Conformément à ses propres statuts, elle dispose dans la CGT des formes d’organisation adaptées à leur diversité professionnelle et à leurs lieux de résidence.

Celles-ci tiennent compte des besoins des populations qu’elle a l’ambition d’organiser et de défendre et répondent à l’exigence du maintien d’une liaison étroite avec les salariés actifs, au niveau des entreprises, localités, départements, branches professionnelles.

L’UCR assure la liaison, la coordination et l’information des organisations CGT de retraités, préretraités et pensionnés, dans le cadre des orientations et actions confédérales.

En particulier :

en lien avec la confédération, elle représente ses mandants auprès des pouvoirs publics et de tous les organismes les concernant,

elle les informe et fait connaître ses positions et propositions,

elle publie un journal confédéral spécifique, Vie nouvelle.
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